jeudi, avril 19, 2007

La route vers l'UE ne passera par Mardin

Bien que la nouvelle risque de passer inaperçue en raison des meurtres de Malatya, l'acquittement des quatre policiers inculpés du meurtre (volontaire ou non) d'Ahmet Kaymaz et de son fils Uxur, vient finalement poser une fois de plus le problème d'une citoyenneté à deux vitesses en Turquie, non pas seulement en raison de la religion ou de l'ethnie, que du territoire géographique. Au "Sud-Est", c'est-à-dire au Kurdistan de Turquie, existent encore des zones de non-droit, où les exécutions extra-judiciaires, même si elles ont spectaculairement décru ces dernières années, ont tout de même encore lieu et, si elles sont le fait de fonctionnaires de police ou de soldats, bénéficient encore d'une extraordinaire indulgence, quand ce n'est pas d'une totale impunité.

Rappelons les faits : en novembre 2004, dans le village de Qoser, (région de Mardin), Ahmet Kaymaz (31 ans et son fils Uxur Kaymaz (12 ans) ont été tués par les forces de sécurité turques, sur le pas de leur maison.

L'armée invoqua alors une opération anti-terroriste, et commença par se borner à déclarer que des terroristes étaient morts lors de cette action militaire. Très vite cependant, l'âge du gamin et les témoignages de la famille et des villageois infirmèrent ces allégations.

Ainsi le frère d'Ahmet Kaymaz, Reshat Kaymaz avait déclaré à la presse :

“Mon frère était chauffeur, c'était ainsi qu'il faisait vivre ses enfants. Voici ce qui s'est passé : Un soir, mon frère et son fils Uxur sont sortis, ils voulaient conduire le camion. Quand soudain ils ont été la cible d'un tir nourri de la part de la police et de l'armée. Mon neveu a reçu 13 balles et mon frère sept. Ce sont des martyrs, tout le monde a pu voir comment un père et son enfant ont été criblés de balles… c'est un crime et j'appelle le monde entier à ne pas rester siliencieux et à mettre fin à la sauvagerie de l'armée et de la police turques...”

Ahmet Kaymaz était connu comme un membre du Parti de la démocratie du peuple (DEHAP) et des membres de sa famille avaient été incités à devenir gardiens de village, ce qu'ils avaient refusé. Les Gardiens de village sont ces milices de paysans kurdes, enrôlés plus ou moins de leur plein gré, pour combattre les membres de la guerilla, mais aussi les villages suspectés de symapthiser avec le PKK, et finalement les membres des partis successifs kurdes, HEP, DEP, HADEP, DEHAP, etc. Beaucoup d'exactions et de vengeances privées ont aussi eu leur part dans ces combats inter-villageois, et il est vrai que la "pression" exercée sur beaucoup de Kurdes, pour qu'ils s'enrôlent dans ces milices en ont amené un certain nombre à fuir à l'ouest du pays, ou en Europe, ou bien carrément dans la guerilla, l'Etat d'urgence qui régissait les régions kurdes en Turquie ayant toujours fait beaucoup pour le recrutement du PKK...

Bref, selon les rapports qui furent à cette époque publiés, c'est bien 13 balles que l'on dut extraire du corps d'Uxur, dont neuf d'entre elles avaient été tirée dans le dos, et à 50 cm du corps de l'enfant. La mère du gamin, qui avait assisté à la fusillade de sa maison, a affirmé avoir vu un officier de la Sécurité, le pied posé sur la nuque de son fils.

Quant à l'instituteur du village, accouru très vite sur les lieux au bruit des coups de feu, il corrobora les dires de la famille, réfutant également la possibilité qu'une arme retrouvée près du cadavre ait pu être utilisée par l'enfant. Selon lui, cette arme pesant près de 3 kilos était bien trop lourde pour la stature du jeune garçon. Autre fait troublant, et qui convient mal à l'équipement guerrier d'un terroriste, fût-il en classe junior, c'est que le gamin n'avait que des pantoufles aux pieds (de ces pantoufles qu'on laisse à l'entrée ou dans les cours et qu'on enfile ou retire dans les allées et venues autour et dans sa maison).

A l'époque, le journaliste Mehmet Ali Birand avait écrit un éditorial indigné sur cette affaire, intitulé La Route de l'UE passe par Mardin, en prenant l'Etat à témoin :

"Maintenant il est temps d'écouter votre conscience. Il est temps de passer au crible les rapports, de découvrir la vérité et de prouver que cela n'a pas été un assassinat. Nous sommes en train de parler d'un garçon de 12 ans, tué devant sa maison, alors qu'il disait au revoir à son père qui partait pour un autre trajet en camion. Nous parlons d'un père qui devait rester hors de chez lui pendant des mois pour joindre les deux bouts. La vérité doit être faite. Personne ne doit être soustrait ou protégé de la justice. L'ensemble des lois que nous appelons les critères de Copenhague sont un choix de vie. En bref, ça s'appelle la démocratie. La démocratie est un régime qui doit s'appliquer à tous dans ce pays. Le gouvernement est confronté à un test de sincerité. Le moyen de prouver que la démocratie a réellement été instaurée en Turquie réside dans les efforts nécessaires pour enquêter sur le meurtre des Kaymaz. La route vers l'UE ne passe pas par Bruxelles mais par Kiziltepe, à Mardin."

Hier, jugés à Eskishehir (une ville où les esprits ne risquent pas d'être empoisonnés par le séparatisme kurde), les quatre policiers (qui ne risquaient d'ailleurs que six ans de prison, car une enquête parlementaire avait pudiquement conclu à de "lourdes négligences" de la part des forces de l'ordre) ont été acquittés.

Finalement, la route de l'UE ne passera pas par Mardin, mais la question est de savoir quel itinéraire tortueux elle compte emprunter.

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