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Affichage des articles du juillet, 2002

Istanbul

Notre emploi du temps à Istanbul traîne paresseusement. Lever tard, vers neuf heures, on se retrouve vers 11 heures à la pasta Barcelona où je mange une pizza et Roxane deux poghaça. Plus pas mal de nescafé au lait, il est bon ici, autant en profiter. Ensuite, à la librairie Robinson Crusoé où l'on trouve un nombre impressionnant de titres français et anglais. Je n'y ai pas trouvé le dernier Orhan Pamuk (je les achète presque toujours ici) mais pris un très bon polar se passant dans la Rome de Sylla. Ensuite, Ara Café. Il vient juste d'ouvrir, en face du lycée de Galata Saray, juste à côté des PTT. Pas mal de boissons fraîches, des tables à l'extérieur, au milieu de verdure. Le quartier de Pera Galata regorge d'endroits comme celui-ci, à la fois branchés et sympathiques (la combinaison de ces deux qualités ne se trouve jamais à Paris). Après les quelques communications téléphoniques d'usage, on règle les tâches du jour : gens à voir, ou endroits. Là nous avons …

Istanbul

Quelques jours de détente avant le retour. Toujours très chaud mais la ville est tout de même agréable à vivre. Je ne sais pas ce qu'ils font dans Sultan Ahmet (nous n'y mettons jamais les pieds) mais le quartier Pera Galata s'améliore d'année en année. Il y a de plus en plus de rues piétonnes, de cafés en terrasse, de bistro perchés dans d'incroyables immeubles Arts Déco. Ce ne sont pas, comme à Paris, d'artificielles réserves pour touristes. On y croise de tout, et la vie culturelle y a l'air bien plus intéressante. Bref, sans doute une des plus belles villes d'Europe, et pour les écrivains, l'équivalant de Paris dans les années 20.

Istanbul

Retour en avion normal, c'est-à-dire que j'ai sidéré le serveur du buffet à l'aéroport de Kars en lui demandant un whisky à 11 heures du mat. S'il m'avait fait le coup du petit crétin de Cizre je lui aurais défoncé le crâne. Roxane sait que je ne suis pas d'humeur très zen quand je prend l'avion. J'ai donc passé deux heures 30 cramponnée à mon siege en maudissant jusqu'à la dixieme génération tous ceux qui m'envoient dans des pays où il faut se rendre en avion. Dire qu'il y avait un temps où l'on ne voyageait qu'en bateau... Même le Titanic, je préfère...Maintenant Istanbul. Très chaud, très lourd, moite, plus pénible qu'à Cizre, finalement. Bakhtiar s'est tiré en Europe, je l'ai appris à demi-mots par sa famille. Vlad est très très maqué mais pas abattu du tout. Ça a l'air d'être un sacré nid de frelons la politique ici. Si les jeunes se tirent, ils ne vont plus durer très longtemps. Cela me rappelle tout à fait …

Dogubeyazit

Comme nous voyageons rarement en plein été, il y a une chose qui ne m'avait pas autant frappée jusque-là : c'est qu'ici, les Turcs ne se sentent pas chez eux. Qu'ils soient touristes ou fonctionnaires, ils ne se sentent pas en Turquie réellement, plutôt dans une sorte de colonie, mais les Kurdes leur sont totalement étrangers. Même les groupes d'étudiants turcs sont peu à l'aise, alors qu'il nous suffit de trois mots au milieu de ces Kurdes pour être au milieu de familiers. Un Kurde d'Irak ou d'Iran ne fait pas "en visite" à Van ou Dogubayazit, mais les touristes turcs font aussi touristes que les Européens, on ne les distingue parfois qu'à la langue. Dans les dolmush ou les otogars, deux Kurdes qui se rencontrent s'enquierent de leurs villages respectifs, de leurs maisons respectives, saluent avec de grands serçawan leurs connaissances mutuelles, et au bout de quelques instants deviennent compagnons de route. Les noms de lieux qui…

Van

Saloperie de mosquée. Dire que la prière de nuit n'est pas obligatoire... Je suis sûre que le type qui braille par enregistrement sur haut-parleur à 4 heure du matin dort, lui.Aujourd'hui, dimanche matin, toutes les pasta sont fermées. La fast food jardin ne sert que des toasts au ketchup mais on peut manger dans ces infâmes pide-döner-kebap salonu autant de brochettes que l'on veut à dix heures du matin. Ces horreurs sont toujours ouvertes, pas de danger. Roxane fume en pensant aux petits pains, vraiment très bons quand ils sont chauds. Moi je m'en fous, je prends deux toasts pour la peine. Le matin, n'importe quoi me va pourvu que ce soit consistant (donc ni tomates ni concombres) et non sucré (ils peuvent remballer leurs barquettes de confiture et de miel). Toast, kek (pour cake) poghaça, tout passe avec du nescafé. Une chose que j'aime aussi le matin c'est la soupe. Disons que c'est mieux que l'éternel assemblage fromage-olives noires. Il faut p…

Hadi de Batman

Roxane me demande d'expliquer Hadi. Le phénomène Hadi... Bon, c'était en septembre 2000, dans un dolmush qui nous emmenait de Batman à Van. Presque aucun passager, mais parmi eux Hadi. Un jeune de Batman qui est venu nous rejoindre à l'arrière du bus, s'est assis à côté de moi et a laissé trainer sa main. J'explique pour les Européennes, ça peut servir : ici, ce sont les filles qui font les avances et donc qui prennent la main des garçons, et quand ils jouent leurs demoiselles effarouchées elles doivent insister, et quand ils partent en courant elles leur courent après, ameutant père et frères au besoin... Bon. Hadi a vraiment laissé trainer sa main sur la banquette pendant des kilomètres, avec une touchante bonne volonté. Il ne nous a pas lâchées jusqu'à l'hôtel (et c'est pour cela qu'on a pris le premier venu, le Çaldiran donc), s'est fait jeter par le personnel de l'hôtel, m'a appelée deux trois fois dans la nuit d'un ton dramatiq…

Aktamar

Aktamar Camping Restaurant. Parfois des enfants au visage d'ange entre leurs parents aux faces irrémédiablement sans âme et bovines. On se demande comment cela se fait. Et à partir de quand et pourquoi ils vont un jour troquer leurs traits fins et leurs yeux éclairés, initiés, contre les mufles apathiques de leurs géniteurs.A la boutique-souvenirs d'Aktamar, on ne trouve aucune carte postale d'Aktamar mais 200 du temple d'Athéna à Assos et un sac en tissu décoré des portraits des héros hindous Rama et Sita. En face, au restaurant, il y a des vues d'Akatamar mais qui ont dû passer au moins 5 ans sur les étals, en plein air. Et après ça on me reprochera de ne jamais envoyer de cartes postales... Maintenant je lis Henry Corbin en détail et je vois avec une grande satisfaction que ses idées sur l'imamisme permanent, presque anté-islamique du monde iranien rejoignent bien mes théories sur les dragons kurdes et la parousie du 12ème imam. Cette idée du Sauveur, de l…

Van

Ce matin, Roxane qui sortait de la douche pousse soudain un aboiement en direction de la porte. Un type s'était perché tout en haut et la regardait par la vitre, en tenue d'Eve. Il a vite déguerpi. 10 minutes plus tard, on frappe à la porte. La barbe. Je contemple mon pyjashort. A cette heure-ci c'est peut-être la police ? En soupirant j'enfile un jean et vais ouvrir. Un jeune Kurde me salue et me demande si un homme est bien venu regarder à notre porte tout à l'heure. C'est exact. Tant mieux, parce qu'ils me fait comprendre qu'ils lui ont déjà cassé la gueule en bas. - Oh, very nice. Et que si on a encore besoin.... Très aimable à vous, merci.Du coup en descendant ils étaient tous aux petits soins. Bien que ce fût indiqué kahvalti sur la carte, il n'y avait pas de breakfeast, mais ils pouvaient le faire. "Pouvaient le faire" (Quand ils parlent comme ça ils me font penser au HADEP). Donc on a commandé des petits pains et on a descendu notr…

Van

Aujourd'hui, ce fut surtout une journée de transport. Le musée de Bitlis, quand il n'est pas fermé, doit faire face à un incendie de prairie, avec un beau camion rouge muni de sa grande échelle et un seul pompier qui regarde paisiblement le feu s'étendre sur les stèles seldjoukides tandis que le conservateur se tord les mains de désespoir en suppliant d'appeler la police. Il doit soupçonner avec raison les petits mendiants qui rançonnent agressivement les quelques touristes qui veulent s'y risquer. Quant aux stèles, c'est comme les tombeaux kumbet : quand on en voit une on les a toutes vues.Ensuite dolmush jusqu'a Tatvan et bus jusqu'à Van. Encore un contrôle de la jandarma mais qui ne semble pas viser les touristes. Le gradé repousse ma carte d'un air dédaigneux. Sinon la route est bien belle.Ici nous campons à l'hôtel Çaldiran. Il n'a vraiment pas changé depuis deux ans. Disons qu'après l'hôtel Seçuklu ça donne le frisson. Bien que…

Ahlat

Lac lumière et roses Ombres et roses avertissement Sur le bleu des larmes éprises Le calme chinois des montagnes **** ***** ****** Depuis deux jours, repos dans l'hôtel Selçuklu. On ne fait rien que faire un tour le matin et l'après-midi, à l'ombre de la terrasse qui donne sur le lac, à boire des nescafés avec le gosse de l'hôtel sur les genoux. Ici ils doivent s'étonner de ces touristes qui ne fichent rien, ne se baignent même pas, restent très correctement vêtues, ni short ni maillots. Tout cela fait très villégiature à l'ancienne mais cette pause est nécessaire : conseil de guerre, écrits, réflexion sur la marche à suivre et certaines taches plus prosaïques telle qu'une bonne lessive. Et avant tout profiter de la merveilleuse vue de ce lac que je ne me lasse pas de regarder toute la journée. Il change de couleur au moins cinq fois par jour.La Turquie est de plus en plus mûre pour la démocracie : qund un serveur a décidé de vous offrir un thé il vous le donne …

Réflexions en vrac sur le totalitarisme kurde et turc

On peut dire que les Kurdes n'ont pas eu de chance, coincés entre les deux. L'essence d'une politique totalitaire, selon Hannah Arendt est "peu importe le résultat". De ce fait, l'état turc a détruit une appréciable portion de son territoire, a couvert ses villes de bidonvilles, a laissé le pays se gangréner par la mafia et le cancer politique de la répression. Le combat du PKK n'a jamais adopté une réelle ligne politique, comme me le faisait remarquer A. qui s'en étonnait : "Tout le monde était en dessous de la ligne ou bien contre mais on ne pouvait jamais être conforme à la ligne, car elle n'existait pas." Normal, si l'on admet que dans un monde totalitaire les directives et les amendements sont de nulle valeur par rapport à la parole fluctuante d'un chef. Et là encore, peu importe le résultat, les acquis politiques. Il faut avant tout de ne jamais dévier de l'idéologie. On en arrive à cette absurdité en 1995 de représenta…

Bitlis

Berlin Pastahanesi. A Bitlis, on est quand même un peu fliquées. Je ne sais pas ce qu'ils ont bricolé avec les fils du téléphone dans la chambre d'hôtel mais ils ont tout cassé. Roxane est sûre que ça vient de ces connards de Siirt qui se la jouent James Bond. Quitte à me faire suivre, j'aurais préféré mon grizzly. Et même 10 jours de garde à vue ça ne me gêne pas (mais non A. je blague .)En plus à la pasta, entrent d'abord deux flics (grands et costauds mais pas beaux). Lassés de nous attendre à la table à côté (quand on l'a décidé on peut rester trois heures dans une pasta, autant qu'au restaurant) ils finissent par sortir et se faire relayer par les militaires, tous des appelés) qui entrent à leur tour d'abord à deux et expliquent en turc à côté de nous à un autre client : "tourists Siirt". Si on avait des doutes... Donc les autres crétins nous font suivre encore, persuadés que si notre emploi du temps parait si innocent c'est qu'on a f…

Ahlat

18 h. Je résume les aventures des derniers James Bond lancés à nos trousses : en sortant de la pasta, deux keufs de Bitlis nous ont suivis jusqu'à l'hôtel où nous avons repris nos bagages. Roxane leur a rendu le cable de dérivation qu'ils avaient fixé à notre téléphone (air piteux). A la station de dolmush un flic a ostensiblement demandé au chauffeur de l'avertir que nous allions bien à Tatvan. Le chauffeur, un Kurde, n'a pas fait de zèle. A Tatvan, il nous a demandé si nous allions bien à Ahlat, et nous a indiqué un groupe de dolmush sans vérifier dans lequel nous montions. De toutes façons, nous allions VRAIMENT à Ahlat (Chef, c'est louche...).Ahlat. Ancienne capitale mongole, où l'on battait monnaie pour tout l'empire d'Iran. La moitié de la vieille ville a disparu sous le lac. Beaucoup de tombeaux mongols et postérieurs, très iraniens. Les Kurdes parlent kurde. Il y a beaucoup de têtes rondes et de yeux très bleus. Le chauffeur passe des casset…

Bitlis

Journée tranquille à Bitlis, après toutes ces péripéties. On est assez surpris de nous voir, mais on nous fiche la paix. Ici, on se sent plus en Arménie qu'au Kurdistan. C'est d'ailleurs facile de distinguer la frontière. Il paraît que pour tracer celle entre le Kurdistan et l'Arabistan il suffit de faire marcher un chameau vers les montagnes jusqu'à ce qu'il refuse d'aller plus loin : là commence le pays kurde. Pour l'Arménie, ce sont les premiers bouleaux qui l'annoncent. Et à Bitlis, les bouleaux, les maisons et les toits côniques des turbehs et des mosquées annoncent déjà Van et Erzouroum.Le russe commence même à apparaitre. Dans une rue de Bitlis un homme nous a demandé "panimachie tirki, roussi ?" En tous cas la température est agréable. Autour de 30 degrés pour qui vient du Botan, c'est l'idéal.Dans la mosquée Sharafiyye j'ai vu deux tombes récentes, deux hommes, dont un maire de Bitlis : les sharafhanoghlu. Comme quoi l…

Bitlis

Hier soir, à Siirt, enfin a minuit, encore une visite de keufs. Beaucoup moins de classe qu'à Silvan. Un peu gênés par la détente qui les oblige à "accueillir" obligemment des touristes qu'ils ont l'intention de fliquer tout le long de leur séjour. Comme on les avait involontairement semés dans la ville en disparaissant trois heures dans un Internet Café, ils nous bombardent de questions aussi idiotes les unes que les autres. C'est finalement plus tendu qu'à Cizre, où si on ne sortait pas du rôle touriste, les services nous fichaient la paix. Là ils font flicards malveillants et franchement débiles : se mettre à 5 pour éplucher ma carte d'identité... Après en avoir fait une photocopie eux-mêmes, ils ont tous vérifié qu'elle était bien conforme à l'original... je me demande quel concours il faut passer pour être de la police de Siirt. On m'a même demandé si nous avions été au restaurant seulement pour manger. Là je n'ai pas pu me reteni…

Silvan

Une fois arrivées à Silvan nous apprenons que l'unique hôtel a fermé. Le chauffeur du car était désespéré qu'on ne veuille pas aller chez lui. Mais vraiment désespéré, presque au bord des larmes : "Diya min heye, zaroken min hene, me tirsin, em miletê bash in." Comment lui faire comprendre que ce n'était pas par méfiance, mais simplement parce qu'une fois chez eux, pris dans leurs familles, leurs visites, leurs repas, on ne peut tout simplement plus travailler ? De toutes façons, Silvan étant encore sous état d'urgence, il fallait déclarer notre passage à la police. On y va donc, en nous disant que s'il y a un hôtel, ils sauront bien nous l'indiquer. De ce fait, quand les deux keufs de service nous ont vues, ils ont fait comme à Hasankeyf, ils ont viré les Kurdes en nous disant d'aller à l'ögretmenevi. Parfait. Du coup, nous voilà de nouveau prises en charge par ces messieurs, très étonnés de nous voir tomber du ciel mais contents qu'o…

Hasankeyf

Passé la nuit ici. Cette ville est toujours aussi belle. Décidément j'ai une préférence pour les villes au bord du Tigre. C'est qu'il y a à partir de Diyarbakir jusqu'à Cizre une lumiere particulière, une vibration de la couleur qui enchanterait les peintres. Et le Tigre à Hasankeyf a vraiment une couleur particulière, ou plutôt toute une palette : bleu roi, vert Nil, turquoise, vert amande, terre de Sienne, émeraude, et tout ça dans le même fleuve, sous les mêmes piles de pont... Ça, c'est pour la peinture. Pour ce qui est de la sculpture, elle est au-dessus. Les falaises de craie sont creusées, arrondies, ajourées, par l'eau et les villageois troglodytes. Ce que j'aime c'est que les monuments et les pierres naturelles s'harmonisent absolument au lieu de se faire concurrence. La beauté du tombeau de Zeynal Beg est égale à celle des montagnes rondes et roses derrière et la tour de la citadelle aux deux lions affrontés a la même élégance émouvante, d…

Cizre

Visite à Mem et Zin ce matin. Et une surprise : ils ont enlevé la stèle sur la tombe de Beko. Maintenant il n'y a plus que le cénotaphe, nu, un bloc de ciment gris, devant la tombe des amoureux. Ainsi le nom de Beko ne se dresse plus devant Mem et Zin, les menaçant pour l'éternité. Voudrait-on ici un monde où la rose serait sans épines, le trésor sans serpent, les amoureux sans envieux ? J'ai posé ma main sur la tête de Mem. La pierre était fraiche sous la peinture verte dont on les a badigonnés et qui s'écaille. Par contre ils ont enlevé aussi l'espèce de coffre au pied de la tombe et c'est mieux, plus dégagé. Si dans les mosquées et autres lieux d'islam je me sens comme en visite, masa'i, fileh, acnabi, bêgani, tout ce qu'ils veulent, ici je me sens chez moi, de plein droit. Les Kurdes autour ne s'y trompaient pas qui se sont tus à notre arrivée et se sont poussés respectueusement pour nous laisser la place. Ils devaient sentir qu'il se pa…